Et les idées dans tout ça ?
LA FORME D’UN LIVRE : Toussaint et Kant.
Benoît Proux
J’ai toujours adoré les livres, les articles, les interviews où les écrivains parlent de leurs méthodes de travail, de leurs trucs, de leurs ficelles : le papier, l’encre, les stylos, l’ordinateur, le traitement de texte, la table de travail, les horaires d’écritures, les plans, les notes, les carnets, l’alimentation, le sommeil. A la lecture du dernier livre de Jean-Philippe Toussaint, L’urgence et la patience, aux Editions de Minuit, c’est la même jouissance. Le côté Gala, voyeur, de la littérature. Et je ne ressens plus de honte à cet intérêt. Ce n’est pas l’à-côté, ce n’est pas l’écume ou la coulisse : c’est la littérature même. Dans le capharnaum intime de l’auteur, à ce moment-là, ce qu’on voit poindre comme un organisme s’ouvrant à la lumière du regard dans le temps et l’espace concrets (du papier, de l’écran, de la journée de travail), c’est la forme même. La forme d’un livre, c’est ce qui pousse, naît, se déploie dans le monde réel : sa nature, sa physis, ce qui en fait une œuvre. Et là, dans le bricolage et la fermentation, dans la gestation intérieure de Toussaint, on la voit qui vient.
Emmanuel Kant nous apprend que la satisfaction procurée par la beauté n’est pas l’agréable. Je contemple ces fruits peints par Cézanne, mais je ne les désire pas pour les manger. Cet hôtel au Japon que construit Toussaint, je n’y descend pas, mais je m’y sens bien ou triste, d’un plaisir abstrait et si intense pourtant. La beauté et la joie qu’elle crée ne s’appuient pas sur le contenu matériel de la sensation. C’est la forme seule de la sensation qui est objet du jugement esthétique.
Plus la forme est pure (et c’est le cas lorsque l’écrivain me décrit sa manière de la produire dans l’atelier), plus la forme est indépendante du contenu dont je vais la remplir en lisant le livre, que ce soit de la sensation, de la pensée, de la religion, de la politique ou de la morale, plus c’est beau. Kant dit : une statue représentant un guerrier, et voulant exprimer par cette figure la notion de virilité martiale, ne peut être parfaitement et purement belle. Un édifice religieux dont la configuration reste soumise à un sens mystique qui lui est supérieur, non plus. En revanche les circonvolutions gratuites du baroque rococo trouvent grâce aux yeux de Kant, parce qu’en raison même de leur profusion, de leur libéralité, elles n’expriment plus rien. Kant fait très sérieux, mais il est baroque. Toussaint à l’établi est rococo, et c’est de la littérature.

