Et les idées dans tout ça ?
Le Contrat Social
Benoît Proux
Il ne faut pas prendre Rousseau pour un enfant sauvage. Même un « bon » sauvage. A lire ou à relire, trois cents ans plus tard, son opuscule-comète, Du Contrat social, que les révolutionnaires de 1789 brandissaient et savaient par cœur comme les maoïstes le petit livre rouge.
L’écriture de Rousseau est faussement naïve, laconique, pleine d’ironie. De sa plume coule l’acide, alors qu’il y a parfois chez Voltaire, son grand rival, de la sensiblerie. On sait la première phrase du Contrat : « L’homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Il y a celle-ci aussi, qui reconnaît la servitude volontaire après La Boétie, après Spinoza, mais qui annonce aussi Hegel : « Tel se croit le maître des autres, qui ne laisse pas d'être plus esclave qu’eux ». C’est écrit pour aujourd’hui. Les hommes aiment leurs chaines comme des colliers de fleurs qu’on leur a passé autour du cou. Rousseau aujourd’hui fait un peu sourire, alors que Kant et Hegel le lisaient en pleurant.
Et puis le Contrat porte cette grande idée énigmatique de la « volonté générale », qui parle dans et par la loi. La volonté générale naît d’un atomisme politique « pascal ». L’indépendance de l’individu doit s’abîmer dans la kénose du renoncement à tout ce qu’il est (formule paradoxale, qui pourrait tout aussi bien être celle du totalitarisme) pour ressusciter dans la liberté politique que chacun consent à chacun. C’est un atomisme, parce que de la volonté de l’individu à l’assomption de sa liberté dans la vie sociale, il n’y a aucun intermédiaire, ni parti, ni syndicat, ni représentation parlementaire : une démocratie directe pure, qui serait rendue aujourd’hui possible par Internet.
La démocratie est-elle loi de la majorité, ou défense des minorités ? La question de Rousseau reste ouverte. Mais son mérite reste entier, de reconnaître le caractère contingent de tout pouvoir, de tout privilège, de tout « droit naturel ».

