Et les idées dans tout ça ?


Le "prince des philosophes"


C’est Gilles Deleuze qui appelait ainsi Spinoza. Hegel avait écrit : « L’alternative est : Spinoza ou pas de philosophie… ».
Baruch Spinoza vivait à Amsterdam au XVIIème siècle, où il était polisseur de lentilles optiques pour lunettes astronomiques. Après son travail d’artisan de précision, la nuit venue, il ouvrait un tiroir et travaillait à un gros manuscrit que ses amis publièrent à sa mort : L’Ethique. S’il y avait un top 10 des œuvres qui en silence ont compté le plus pour l’humanité, l’Ethique en serait, c’est sûr.
Spinoza a gardé toute sa vie un manteau troué par le couteau d’un fanatique religieux. Il voulait l’avoir sous les yeux pour se rappeler sans cesse la force maligne de la superstition. Le plus grand texte contre la superstition est l’Appendice du livre I de l’Ethique, le De Deo. Les hommes échappent très difficilement à un préjugé, une croyance, une machine spirituelle infernale qui devient comme une seconde nature, comme une manière naturelle de penser. Ils « se figurent » qu’ils sont libres, et que les choses s’expliquent par leurs fins et non par leurs causes. Si la tuile m’est tombée sur la tête ou que je tombe malade, il faut que cela ait un sens. Ce fantasme, cette névrose reposent sur deux choses : une ignorance des causes réelles des choses, et la conscience « fausse » que ce qui nous fait agir, c’est ce qui nous apparaît comme utile, comme désirable. Une conscience illusoire qui masque une ignorance, c’est vraiment l’annonce de la névrose freudienne. Et comme celle-ci, le préjugé spinoziste est narcissique : je rabats tout sur moi, mon moi et son « sale petit tas de secrets », j’interprète les actes d’autrui et les phénomènes de la nature comme devant m’être utile d’une manière ou d’une autre.
Dieu existe puisque j’ai besoin de lui. Le préjugé devient superstition religieuse et discours « délirant » qui met la Nature à l’envers : ce qui est après explique ce qui est avant. Comme le délire psychotique et paranoïaque, la superstition n’est jamais réfutée par la reconnaissance de l’ignorance, elle s’en nourrit au contraire. Moins vous en savez, et plus « les interprètes des dieux et de la Nature » (les devins, les aruspices, les prêtres en tout genre, les gourous, les petits maîtres) auront des choses à dire à perdre haleine, et affermiront leur pouvoir. Du fond de son atelier, le Juif excommunié Spinoza déclare ouverte la guerre sans fin de la philosophie contre la religion.



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