Et les idées dans tout ça ?


Thèse, antithèse, ratage.


Encore Zizek. « Thèse, antithèse, synthèse » : formule magique de la dissertation à la française. Tout élève en philosophie entend dire qu’il doit la comprendre et l’appliquer pour faire un bon devoir. Dans Tristes tropiques, Lévi-Strauss critiquait d’ailleurs violemment cette manière de penser, il lui reprochait son côté artificiel et scolaire. Cette triade vient directement de la pensée de Hegel, et elle est en général comprise de travers. Dans Le plus sublime des hystériques, Slavoj Zizek en propose une explication subtile qui s’applique autant à la dissertation (ce qui est intéressant mais secondaire) qu’à la conduite de l’existence.

Un Witz. « Prenons comme repère un Witz très hégélien : Rabinovitch (figure légendaire dans les Witz juifs de l’Union soviétique) se présente à l’Office d’émigration à Moscou et déclare qu’il veut émigrer. Le fonctionnaire en charge veut savoir pour quel motif. Rabinovitch répond : « Il y a deux raisons. La première, c’est que j’ai peur que le pouvoir communiste en Union soviétique ne s’écroule, et après l’arrivée au pouvoir de la réaction, on va imputer toutes les fautes du socialisme aux Juifs, les boucs émissaires habituels. Il y aura donc de nouveau des pogroms… » Le fonctionnaire l’interrompt : « Mais c’est absurde – le pouvoir communiste en Union soviétique est invincible, il durera pour toujours, rien ne peut changer en Union soviétique… »  « Voilà la seconde raison » répond tranquillement Rabinovitch.
Si Rabinovitch énumérait seulement les deux raisons, on aurait simplement un non-sens. Mais ici, la subtilité du Witz consiste à inclure la réaction de l’auditeur à la première raison. En argumentant contre la première raison, le bureaucrate produit lui-même la seconde. Voilà la triade thèse-antithèse-synthèse dans son essence : « la thèse, c’est le premier argument (« je veux émigrer par crainte des pogroms après la chute du pouvoir soviétique »), l’antithèse, c’est l’objection du bureaucrate (« le pouvoir soviétique est indestructible ») la synthèse étant précisément la même que l’antithèse – la réplique du bureaucrate devient son contraire, elle est le véritable argument. La synthèse est l’antithèse, ce qui se passe entre les deux, ce n’est qu’un retournement de la perspective, une constatation rétroactive que la solution est à trouver là où on ne voyait que le problème, que la passe, c’est déjà ce qui s’est présenté comme impasse. »

Tout est déjà donné. Hegel utilise constamment la même figure de style, celle du « déjà là », du « toujours déjà ». Le renversement, la synthèse, le dépassement, c’est la constatation que c’est déjà comme ça : « ce qu’on cherche, on l’a déjà, ce à quoi on aspire est déjà réalisé ». Appliquez cela à vos désirs. La scission est surmontée de n’avoir jamais existé, et l’obstacle vaincu de ne pas en avoir été un. Ma blessure, mon traumatisme, mon défaut, ma faiblesse, je dois les chérir ! Car les dépasser, c’est justement de ne pas pouvoir les ignorer, ne pas pouvoir aller au-delà d’eux.



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