Nouveauté : un regard

Dans ce vaste roman picaresque qui emprunte énormément aux romans feuilletons du XIX siècles, iconographies à l'appui, Umberto Eco s'attache à non seulement démêler le vrai du faux mais aussi à démonter les mécanismes de la haine pure et aveuglante relayée par les médias aux mains de soit disant penseurs, la plupart publiant leurs idées dans une presse sans contrôle éthique ou les couchant dans des livres que l'on s'arrache. Il est impossible de juger cette époque à l'aune de nos présentes connaissances, l'antisémitisme étant une "philosophie" partagée par tout un continent. C'est une haine sensuelle, une dépendance libératrice, un engourdissement délicieux qui nourrit sans jamais rassasier l'insecte malfaisant qui se voudrait ogre.
L'auteur se penche sur la naissance du plus beau faux de l'histoire " le protocole des sages de Sion", de sa fulgurante propagation et son influence dominatrice dans le monde. Henry Ford avait financé l'impression de 500 000 exemplaires! Hitler en avait tiré son programme politique et de nombreuses nations arabes, dans leur aversion envers Israel, s'y réfèrent pour dénoncer le vaste complot juif visant à dominer le monde.
Pour illustrer son propos, l'auteur crée Simon Simonini (le seul personnage fictif du livre), un faussaire talentueux, un agent secret au service de tout organisme qui paierait généreusement ses renseignements, un voleur à la petite semaine d'hosties consacrées destinées à des rites sataniques, un petit être avide de reconnaissance. Une visite au cimetière de Prague lui donne l'idée d'écrire les fameux protocoles, son legs à l'humanité.
Anti tout ( lui même éprouve une certaine aversion envers sa personne), on le retrouve coincé chez lui, barbouillant inlassablement des pages entières, n'osant pas sortir de sa tanière avant d'avoir fini et confondre le malotru qui s'immisce dans sa vie et dans son journal. Souffrant de pertes de mémoire, schizophrène et visiblement affecté par un dédoublement de la personnalité, le capitaine Simonini remonte le cours du temps pour trouver l'instant du point de rupture. Au fil de ses confidences, l'auteur nous décrit une Europe en pleine ébullition, une Europe politique fragilisée par des attentats, des conjurations fomentées par des gens haut placés, une Europe qui peine à s'affirmer, à se stabiliser. Simonini sera sur tous les fronts: de l'empire à la III république, en passant par l'unité italienne avec Garibaldi, la guerre de 1870 , la commune de Paris, l'affaire Dreyfus, c'est un roman prodigieusement fascinant, encyclopédique et très humoristique.
Christiane

