Des nouvelles à croquer


A la chasse aux mots...


Max était un vieux monsieur qui avait pour toute richesse une maison et les mots. Tout petit déjà, ce possédé de l’écriture, ce  « foudre de lettres » comme on l’appelait, avait éprouvé une ferveur incomparable pour ces « monstres chéris ». Quand il n’était pas en train de rêvasser et de regarder un ange voler, il s’amusait à extraire ces trésors du dictionnaire de la langue française, les faisant rouler sur sa langue, les mâchouillant avec délectation puis les avalant pour les recracher aussitôt dans un mouvement de va et vient qui lui faisait oublier l’heure sacro-sainte du goûter. On avait bien tenté de confisquer cette étrange bible mais cela avait donné lieu à de telles scènes d’hystérie qu’on y avait vite renoncé. Après tout, tant pis pour lui ; s’il préférait consommer de croustillantes tartines aux mots plutôt qu’à la confiture, c’était son affaire! Ces mots étaient plus que des mots, ils étaient toute sa vie ; en quelque sorte une colonne vertébrale ou canal conducteur où le passé et le présent s’envoyaient régulièrement des flux magnétiques en se racontant chacun sans se dévoiler totalement.

 

Max jeta un oeil attendri sur le dictionnaire qui faisait presque office de bijou de famille. Comme lui, ce gros livre avait vieilli mais à sa manière. Imbibées de l’eau du temps et à moitié déchiquetées par les dents de quelques décennies, les feuilles jaunies et racornies menaçaient de se détacher à chaque fois qu’on y portait la main. Ce cher compagnon représentait le cordon ombilical qui le raccordait à jamais à son enfance. C’est pourquoi, telle une relique, il trônait en haut de la bibliothèque, à la place d’honneur.

Sans ami ni vie sociale, Max avait continué son petit bout de chemin dans les mots. Toujours plus gourmand et plus exigeant à mesure qu’il grandissait avec eux, il avait acheté des cargaisons de livres qui, aujourd’hui, régnaient pêle-mêle ça et là, occupant chaque mètre carré de chaque pièce. Ici tout meuble et tout objet était banni. Celui qui désirait s’asseoir n’avait qu’à choisir un livre suffisamment volumineux et souple pour satisfaire ses fesses douillettes et redoutant l’escarre; par exemple le « Journal des Goncourt » ou la saga de la « Comédie humaine ». Même chose pour la table ; il suffisait d’empiler quelques centaines de livres, si possible de la même dimension pour éviter les dénivellations, puis de les couvrir avec une nappe, et le tour était joué. C’était tout de même un honneur que de déjeuner ainsi, toutes générations confondues, à la table d’un Victor Hugo, d’un marquis de Sade, d’un Jean Cocteau, d’une madame de La Fayette ou d’une Marguerite Yourcenar!

Mais Max n’avait pas seulement contracté le virus du lecteur. Entré en écriture à l’âge de quatorze ans, il s’était livré corps et âme à cette maladie de l’écrivain qui vous use à la fois la pointe de la plume et les semelles de la pensée, bien décidée à ne plus vous lâcher une fois qu’elle vous a attrapé. Levé à l’aube et couché presque à l’aube, il passait des journées entières à noircir le plus de blanc possible. C’est qu’il n’était pas un écrivain en carton-pâte notre Max, ah ça non! Taillé dans la racine même du mot, il savait que sa vie tenait moins à un fil qu’à une lettre ! Néanmoins, cette relation avec l’écriture était loin d’être simple. Tantôt victime, tantôt bourreau, il naviguait toujours entre ces deux états. Victime parce qu’il mettait son nez dans un univers impitoyable où le verbe, tortionnaire, ne se gênait pas pour le faire attendre, le mitrailler, le maltraiter, le saigner à blanc, faisant de lui un souffre-douleur idéal. Bourreau parce qu’il avait, lui aussi, son mot à dire, le mot du verdict ! Une râture et c’en était fini; le mot était tué sur-le-champ, mis au placard des morts susceptibles de ressusciter. Assignés au tribunal de grande instance, ces derniers étaient jugés coupables ou non coupables d’exister sur la page. Aussi, cet art sacré et ambivalent jusqu’à l’extrême pouvait vous pousser dans vos derniers retranchements comme il pouvait vous attribuer la puissance d’un despote, si possible éclairé, et régnant avec un zèle sans relâche sur ces petits signes apparemment anodins mais capables de détrôner un roi. Quoi de plus redoutable que les mots, qui vous retournaient l’âme, dérangeaient vos habitudes de pensée, cassaient le verre déformant de votre regard, jetaient la zizanie dans vos principes, crachaient dans la soupe de vos idées, creusaient partout des trous dans votre esprit pour lui faire voir le monde tel qu’il était vraiment : un monde changeant avec autant de visages qu’il y a d’hommes sur terre; un monde toujours fragile et menacé parce que vivant et en marche vers l’inconnu ? Non, on ne passait pas impunément par les mots et il fallait accepter ce pacte avec eux; pacte diabolique susceptible de vous exposer à la fournaise du bûcher mais aussi alliance indéfectible qui vous réunissait pour le meilleur et pour le pire, consacrant ainsi les liens sacrés du mariage.

Devenu maître en écriture, Max en était devenu l’esclave. Rien ne pouvait véritablement l’intéresser excepté le mot. Le mot qu’il fallait chercher et qui n’était jamais là quand on avait besoin de lui ; le mot qui se jouait de vous, vous frôlait les oreilles puis repartait aussitôt à tire-d’aile; le mot qui vous prenait pour un chat en train de courir après la souris, qui vous narguait,vous ricanait au nez, ne vous laissant que l’écho de son rire; le mot qui complotait contre vous, vous courtisait sans relâche, déballant le grand jeu…

C’est qu’il en connaissait un bout, sur les mots... Un petit bout, certes, mais quel humain pouvait se targuer d’en faire le tour ? Vouloir faire le tour d’un mot, c’était vouloir faire le tour de l’univers, sonder l’insondable, épuiser l’inépuisable, en finir avec l’infini… Et puis, que valait une vie humaine au regard d’un mot? Dans la balance son poids ne pesait pas plus qu’un moucheron, l’aile d’un moucheron ou la fibre de l’aile d’un moucheron. A côté d’un mot, tout le reste était vanité des vanités! Poussière qui retournerait à la poussière! Friandise ou queue de cerise sur le gâteau! Le mot, lui, resterait debout, sur le champ de bataille ; debout parmi les morts, devant l’Eternité. Infaillible, inflexible, il aurait toujours le dernier mot !

 

Tant pis pour les autres, tant pis pour l’existence ! Max avait installé entre lui et le monde une frontière construite avec les lettres de l’alphabet où, cloîtré dans sa maison, il pouvait en réalité goûter à l’ivresse d’une certaine liberté et s’aventurer dans un dédale de signes aussi touffu que la forêt vierge. Tel un singe sautant de liane en liane, il s’élançait de mot en mot, laissant derrière lui un Max ou un masque parmi d’autres. Ce vagabondage ailé lui permettait de se découvrir différents visages et de se regarder, parfois, avec la surprise d’un enfant qui vient d’ouvrir une vieille malle poussiéreuse lui révélant des trésors… Miroir ou ligne de fuite, l’écriture lui offrait tout l’éventail des possibles et il aimait se déguiser en empruntant, pendant quelque temps, l’étoffe et l’habit d’un de ses personnages. C’était tellement plus amusant que la vie que d’occuper ainsi l’existence précaire de ces hommes, sortis tout droit de son imagination, et de vivre et mourir avec eux pour renaître avec d’autres. Car, pas question de les laisser continuer à vivre sans lui et de leur ôter les chaînes à ces petites créatures! Qui sait ? Elles en auraient peut-être profité pour changer de sexe ou vendre leur âme au diable ou à une autre muse… De toute façon, la liberté n’avait rien de bon. Non seulement on en était esclave mais on s’en montrait aussi incapable! Toujours à se regarder dans le regard de l’autre, à épier le voisin pour faire ou ne pas faire comme lui! Et le plus souvent à chercher à mouler sa pensée dans le moule collectif afin d’éviter les affres de l’exclusion! Bref, on singeait le gros du troupeau parce qu’on avait peur de passer pour un original et d’être banni de cette charmante société composée de femmes, d’hommes, d’enfants et d’animaux domestiques.

Max avait toujours fait partie de ces gens qui se tiennent sur le qui-vive et font opposition à tout pour entretenir l’illusion de se garder à soi-même, intègre des doigts de pied jusqu’à la racine des cheveux. Cet engagement à la frontière d’une humanité trop inhumaine à son goût n’avait pas amélioré son caractère qui, avouons-le, demeurait foncièrement exécrable, atrabilaire et quelque peu ours. Loin de s’attirer les foules, ce dernier se retranchait derrière les haies de plus en plus hautes de son jardin, servant de mur entre lui et le monde. Et s’il lui arrivait de souffrir de la solitude, il était heureux de poursuivre ainsi son « Grand Œuvre » d’écrivain entre deux repas qu’il se faisait livrer ; l’écriture étant la pierre philosophale qui permettait de transmuter le malheur en bonheur, le bonheur de créer et d’écrire le mot “FIN” pour faire place à une autre histoire et donc à une autre vie.

 

Cependant, en ce dimanche resplendissant où le temps donnait envie de plonger dans le ciel, les mots avaient refusé de venir comme pour signifier qu’ils préféraient s’accrocher à ce bel azur. Quelle idée aussi d’aller s’enfermer dans l’obscurité d’un cerveau ou de s’entasser sur les quelques centimètres carré d’une feuille alors que dehors il faisait si beau. Max se trouva désemparé ; que deviendrait sa pauvre carcasse et sa pauvre maison sans les mots? Il n’y avait qu’eux pour les faire vivre, braillards et bavards comme ils étaient! Il eut beau trépigner, appeler, lancer des incantations, faire la danse des mots, rien à faire. Les mots semblaient s’être donné le mot pour lui échapper.

Guère d’humeur à subir ces « caprices d’enfant », il prit son courage à deux mains et sortit. Aller dans la rue, c’était comme aller dans l’arène ; et cela faisait si lontemps… Mais il fallait bien les retrouver, ces petits fugueurs ! C’était tout juste s’il n’avait pas hésité à s’armer d’un filet à papillons. D’un pas poussif mais volontaire, il se lança donc sur leur piste, dans le fouillis bétonné de la banlieue parisienne.Toute sa hargne semblait avoir glissé jusqu’à ses pieds tant son pas était décidé. Rien ne pouvait l’arrêter, ni la chaleur accablante, ni la poussière qui s’agrippait à son pantalon comme en guise d’avertissement… Ses yeux furetaient partout et un passant attentif l’aurait sans doute pris pour un fou mais celui-ci ne voyait personne, trop occupé à chercher les mots comme un chercheur d’or, des pépites. II marchait, marchait, marchait… Rien à l’horizon, rien sur les toits, rien sur les trottoirs, rien dans les caniveaux, rien sur les murs, à part quelques graffitis obscènes ou trop vulgaires pour y reconnaître ses mots. D’ailleurs, il n’appréciait guère ce genre qui s’affichait au su et au vu de tous, ces espèces de satyres qui  mettaient leurs fesses à l’air!  Ces mots-là ne méritaient aucune attention; c’était de la racaille de voyous, de la seconde zone, de l’exhibitionnisme... C’était tout sauf des mots ! Fourbu, il dut s’asseoir un moment sur un banc et en profita pour éponger son crâne dégarni du revers de sa manche. « Aujourd’hui on ne m’aura rien épargné » lança t-il aux toits comme s’il avait voulu les prendre à témoin. « Et regardez moi ce soleil qui ricane, je ne lui ai rien demandé, moi, à ce soleil! C’est pas lui qui va m’écrire mon livre ! ». Tout en maugréant ainsi, il faisait des tourniquets avec sa canne et qui s’approchait du banc, devenu propriété privée, devait faire un large détour pour ne pas s’exposer aux coups de cet engin diabolique tournant tel un moulin fou sous le vent de la colère. Max tonnait et salivait de plus belle maintenant ; les mots se bousculaient sur ses lèvres écumeuses, se poussant les uns les autres, se dévorant entre eux. On n’entendait plus que des syllabes, des bribes de syllabes, des bribes de bribes de syllabe. Ce n’était plus des mots qu’il expectorait mais un salmigondis de lettres que l’on recevait comme un crachat à la figure. Attirés par ce spectacle insolite, les gens s’attroupaient devant le banc et riaient à belles dents tout en gardant une distance de sécurité: qu’il était drôle ce vieux monsieur, tiré à quatre épingles, en train de dire n’importe quoi et de faire la majorette avec sa canne! C’est qu’il semblait en vouloir à la terre entière, cet honorable monsieur aux dix cheveux blancs, et même au ciel! Et puis il vous faisait de gros yeux, des yeux comme des boulets de canon! Heureusement, ce monologue alla en s’appauvrissant pour ne plus devenir qu’un mince filet de mots qui ressemblerait bientôt au silence. Lassée, la foule se dispersa tandis que Max se leva en tremblotant, fit quelques pas puis, pris de vertige, alla s’affaler sur le rebord d’une fenêtre ouverte.

 

Une dame était accoudée là, qui l’observait avec un regard hésitant entre la méfiance et la curiosité. Dans son malaise, il ne l’avait pas vue et fut donc tout interloqué quand il entendit une voix féminine mais rauque l’interpeller: « Ca ne va pas, vous vous sentez mal? ». Ce dernier, qui n’avait pas parlé à une femme depuis des lunes et des lunes, fut tout intimidé. « Ce n’est rien » s’entendit-il dire, « La chaleur simplement ; on dirait que ce Diable de soleil m’a pris en grippe! ». Entre deux âges, les paupières tombantes, l’oeil torve, les cheveux plus sel que poivre, celle-ci n’inspirait ni le grand amour ni la sympathie. Néanmoins, elle était pour le moment son seul salut, son mirage devenu réalité.

La concierge, car c’en était une, lui adressa un sourire en biais puis s’empressa de le faire rentrer. Elle vivait dans une pièce exigüe, particulièrement sombre, où un tas d’affaires en tout genre s’amoncelait et se trouvait à portée de main. Dans ce capharnéaum impressionnant, chaque objet semblait avoir été relâché de sa cage comme une bête sauvage à qui on aurait rendu la liberté. A la fois ébloui et effrayé, Max savourait secrètement ce spectacle unique, oubliant presque sa soif. Cette pièce était l’empire des choses, un univers purement matériel où l’homme n’avait pas sa place. Ici, même les objets les plus insignifiants faisaient figure de monarques sévères qu’il aurait été sacrilège de renverser. Qui, en outre, aurait pu avoir l’audace de le faire? Tout respirait la vie, tout sauf les vivants qui n’avaient plus qu’à se taire et à faire le mort. D’ailleurs, on se sentait toute chose dans cette espèce de boite à fourre-tout où les meubles, la vaisselle, les bibelots, les magazines… Ce grand corps inanimé se levait comme un seul homme avec l’air de vouloir vous narguer et d’en imposer.

Max éprouva vite de la gêne, il se sentait observé de toute part, cerné par un escadron de regards prêts à fondre sur lui; des regards aigüs, aussi affinés que la pointe d’une perceuse électrique pour creuser des trous dans votre âme et en soutirer les moindres secrets. Planté là comme un arbre, au milieu de ce monde artificiel qui lui paraissait à la fois meuble et  aussi dur que la pierre, il commençait à regretter de s’être laissé entraîner par cette laide inconnue. Heureusement, ce moment pénible qui semblait devoir durer des siècles fut interrompu par son hôtesse, lui priant de bien vouloir s’asseoir. Sa grosse voix le fit sursauter; il l’avait presque oubliée tant elle avait le don de se confondre avec ces objets, apparemment si familiers pour elle. Etait-elle leur complice, leur cerveau, leur chose? Difficile de savoir… Peut-être bien les trois à la fois. Il finit par jeter son dévolu sur un large fauteuil en cuir noir un peu lacéré mais qui, à l’oeil, paraissait confortable. Après quelques secondes d’appréhension pendant lesquelles il se demanda comment il allait faire pour apprivoiser ce mastodonte, il se laissa finalement tomber et poussa un petit « Ouf » de soulagement. Il avait réussi à dompter ce fauteuil, quelle bravoure tout de même! En tous les cas, cette première victoire l’amena à penser que tous ces objets ne devaient pas être aussi terrifiants qu’ils ne le laissaient paraître.

Le regard plus serein, Max avait désormais la certitude d’avoir été accepté par ce monde silencieux mais qui en disait long. Il pouvait enfin prendre le temps de se reposer et de jouir de chaque goutte d’eau qu’il buvait. Redevenu lui-même, possédé à nouveau par le divin démon de l’écriture, prêt à toutes les audaces, prêt à assaillir la page blanche, ce dernier avait retrouvé un moral d’Hercule. C’était tout juste s’il ne riait pas de la frayeur qu’il avait éprouvée et s’il ne se moquait pas à tue-tête de tous ces objets, ridicules de laideur, lesquels, à bien réfléchir, ne valaient pas même une miette de pain! Ah, il avait dû se sentir bien faible pour se laisser prendre à de telles bêtises! Tout ceci, finalement, n’avait été qu’une gigantesque supercherie construite de toute pièce par cette imagination, maîtresse d’erreur et de fausseté qui, de surcroît, avait attrapé un petit coup de soleil! Mais le cauchemar était bel et bien terminé et il se jura bien de ne plus se mettre dans de pareils états, surtout pour de vulgaires choses!

La concierge, qui lisait sur son visage comme elle aurait dévoré un roman, remarqua cette métamorphose subite : ce regain de confiance en soi avait redonné de l’éclat aux yeux de ce petit tas rabougri et pitoyable qu’elle avait ramassé devant sa fenêtre. Cet homme chétif, aux allures de gnome propre sur lui et paraissant tomber d’une autre planète, l’intriguait. Et comme ils s’intriguaient mutuellement, ils épiaient mutuellement leurs moindres faits et gestes. La situation devenait pour le moins tendue: la concierge regardait à droite, Max regardait à droite; elle levait les yeux, il les levait à son tour; elle l’interrogeait, il répondait par une interrogation. C’est qu’elle commençait sérieusement à l’embêter avec ses éternelles questions de concierge qui semblaient vouloir l’aspirer de fond en comble; il n’ avait pas besoin qu’on fasse le ménage de sa tête que diable!

Il lui fallait surtout de l’air, de l’air au plus vite, même si cet air était pollué. Mais comment s’y prendre pour se défiler sans en avoir l’air? Il ne pouvait tout de même pas enfreindre les lois élémentaires de la politesse ni bafouer cette hospitalité qu’on lui avait offerte si spontanément! Tout en s’enfonçant un peu plus dans son fauteuil, Max se mit à réfléchir à la façon dont il allait procéder pour trouver une porte de secours qui fût digne d’un honnête homme. Décidément, la tâche s’avérait difficile; il n’était pas là depuis cinq minutes qu’il désirait déjà s’en aller? Cela ferait très mauvais effet. En attendant, il tapotait d’un doigt nerveux le bras de la « Bête » qu’il avait vaincue. La concierge, qui n’était pas née de la dernière pluie, s’en rendit compte: son hôte était agacé, souverainement agacé. Pourquoi? Allez donc savoir mais il était agacé. Cette brave femme aurait pu l’aider un peu, lui faire comprendre qu’il avait fait son temps de civilité mais non, elle s’obstinait dans son questionnaire fait sur mesure, impertubable. Qu’importait si elle ne remportait aucun succès, c’était plus l’interrogatoire que les réponses qui la divertissait. En outre, elle trouvait plutôt amusant de voir sa victime s’agiter là, sur son fauteuil, comme un homme qu’on aurait assis de force sur un tapis de fourmis rouges. C’est qu’il en faisait des contorsions et des grimaces, le monsieur! Et plus elle l’enfermait dans son regard, plus il se débattait, retombant impuissant tel un oiseau aux ailes rognées. Une lutte féroce s’était engagée entre Max et cette petite Gorgone, qui n’avait qu’à jeter un oeil sur lui pour le clouer sur place. Il n’y avait ni ordre ni menace ni sommation mais tout cela était dit dans ces yeux préhensiles, prêts à le capturer à tout instant et à tout jamais.

Une bonne demi-heure s’écoula ainsi quand un claquement de porte se fit entendre. C’était le fiston qui revenait d’un match de football, une sorte de grand dadet boutonneux et dégingandé. Celui-ci se précipita sur le frigidaire sans même remarquer la présence d’une tierce personne. Il est vrai qu’enfoncé comme il l’était dans son fauteuil, Max ne faisait plus qu’un avec ce dernier; sans doute s’étaient-ils mutuellement adoptés. En tous les cas, il ne lui avait jamais traversé l’esprit que cette espèce de sorcière pouvait avoir un fils. D’ailleurs il n’y avait aucune photo pour le laisser supposer. Cette arrivée intempestive était une aubaine pour lui: elle lui offrait là le bon prétexte pour prendre congé de sa geôlière. Ragaillardi à l’idée qu’il allait enfin être délivré, il se leva d’un bond, la remercia pour tout, lui présenta ses respectueux hommages avec une discrète courbette puis partit.

Une fois dehors, Max s’ouvrit à la ville comme un tournesol au soleil. La rue n’était plus son ennemie; ensemble ils partageaient la même gaieté, la même insouciance, le même printemps! Convaincu que les mots avaient regagné son toit et qu’ils l’attendaient, dociles et frétillant d’impatience, il se mit à voler comme s’il allait à un rendez-vous galant.

 

A son arrivée, tout lui paraissait beau et presque parfait comme dans un conte pour enfant. Le vieux portail vermoulu ne grinçait plus; ses gémissements lugubres avaient fait place à un chant mélodieux et accueillant. Les volets, d’un bleu délavé, battaient au vent comme pour applaudir à sa venue. Les fenêtres brillaient, tels des yeux grand-ouverts et curieux de regarder la vie. Enfin, le gazon du jardinet avait ses cheveux soigneusement peignés et pomponnés. A croire qu’une bonne fée était passée par là avec sa baguette magique pour faire d’une Cendrillon une Belle-au bois-dormant!  Rassuré, il baguenauda le long des parterres de fleurs tout en inspirant profondément le parfum littéraire que dégageait cette flore. Quel écrivain n’aurait pas rêvé d’aller cueillir des mots dans son jardin ? Radieux, il se voyait déjà saupoudrer sa page d’écriture de tout ce suc prosaïque. Il tourna donc avec empressement la clef de la serrure et poussa la lourde porte de l’entrée qui, pour une fois, se laissa faire et s’ouvrit tout en musique. Mais là, quelle ne fut pas sa surprise… Les mots étaient revenus, oui, mais ils avaient profité de son absence pour sortir de la page et virevoltaient dans l’espace, désormais tout gribouillé de noir. Les livres, ouverts au hasard des pages, libéraient une voix ondulant au gré des intonations de la phrase. Etait-ce la voix de l’auteur, du narrateur, du personnage ?  Il n’en savait rien mais à entendre ces bruyants chassés-croisés, on se serait crû au rendez-vous des gueuloirs ou à un concours international de cris ! Comme ces derniers n’étaient ni classés ni rangés, il y avait un méli mélo sonore qui provoquait fatalement des cours-circuits non dénués de charme piquant. Ainsi Fabrice Del Dongo, soldat sur le champ de bataille aux côtés des armées de Napoléon avait subitement atterri près d’un lac, perdu dans la contemplation d’un Lamartine ; de même madame Bovary, qui venait d’ingurgiter le poison mortel et dormait d’un sommeil de mort, se retrouvait-elle soudainement sous les traits d’un d’Artagnan en train de fouetter l’air de son épée.! Perdu au milieu de ce monde mi-enchanté mi-burlesque, Max ne savait à quel saint mot se vouer. Pas moyen d’entrer ni d’avancer dans cette drôle de caverne d’Ali-Baba où les voyelles comme les consonnes faisaient des cabrioles dans l’air et étaient prêtes à vous griffer le visage sans vous prêter la moindre attention ! Sa maison était devenue une fosse aux lions, un piège à chauve-souris, une cour de récréation, un carnaval digne de Rio de Janeiro où, manifestement,  tous les interdits avaient été levés.

Max dut faire marche arrière et referma la porte ; il se trouva tout penaud, enfermé dehors, dans ce jardin où les mots partout s’agglutinaient, s’agrippant aux pétals de fleurs, à la moindre touffe d’herbe, ou escaladant la haie tout en gazouillant à tort et à travers comme s’ils étaient bien décidés à vous percer le tympan.

Tel un noyé qui fixe au loin une bouée, il regarda alors désespérement la rue que d’habitude il n’appréciait guère et qu’il appelait « le ventre des passants » parce qu’elle évoquait pour lui un énorme estomac, tout juste bon à broyer la foule. Quelques minutes de réflexion lui suffirent pour constater qu’il ne lui restait plus qu’une seule chose à faire : franchir à nouveau cette barrière, mais cette fois-ci en devant sans doute se résigner à un aller sans retour puisque les mots l’avaient bouté hors de son royaume, là-bas, de l’autre côté de la tranchée, sur ces lignes qu’il avait toujours appelées « lignes ennemies ».

Oui, désormais, l’ennemi comme l’ami avait changé de visage et il eut beau se torturer l’esprit, il ne voyait pas d’autre solution que de retourner chez cette femme ; elle, la seule personne sur terre susceptible de le sauver, encore une fois, et qui peut être le protégerait … Elle qui, avec ses montagnes de bric à broc, avait créé une sentinelle capable de monter la garde jour et nuit et les défendrait contre ce monde vorace… Elle, sa sœur d’armes et peut-être d’âme, qu’il avait finalement trouvée malgré lui alors qu’il approchait l’hiver de sa vie ; elle avec qui il ne lui restait plus qu’à finir le seul grand livre qui valût la peine d’être écrit et d’être lu, le livre de l’existence. Après tout, tant qu’on avait encore un pouls, un cœur, une tête et des jambes, tant qu’on avait tout cela, on  pouvait bien tomber la veste de l’écrivain et pour une fois, ne serait-ce qu’une seule fois, essayer d’être un homme, un vrai, en l’occurrence, un homme avec une femme…

FIN



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