Des nouvelles à croquer


Dernier chapitre


Prague, 1977

Elle prit sa place derrière une femme sans âge aux cheveux gris qui sentait l’oignon et la transpiration, mais Hana ne s’en rendit pas compte car elle-même, comme tout le monde alors, de Berlin à Vladivostok, exhalait la même odeur aigre de fonds de casserole et d’aisselles en mal de déodorant. Cette odeur particulière créait un lien entre tous ces peuples différents, un autre lien du moins, car leur principal point commun était de vivre sous la botte des Russes.
La femme ne se retourna pas, mais Hana avait perçu l’infime coup d’œil qu’elle avait jeté sur la vitrine, à leur gauche. Les gens d’ici, comme partout derrière le Rideau de Fer, faisaient la queue en silence, tout nouvel arrivant étant un délateur potentiel. Chacun, toutefois, était passé maître dans l’art de regarder sans en avoir l’air et savait à coup sûr, et sans bouger un cil, à quoi ressemblaient les personnes alentour.
Hana s’était arrêtée comme tout le monde, mais elle ignorait pourquoi elle attendait d’entrer dans ce magasin dans lequel elle n’avait jamais mis les pieds auparavant. Elle savait simplement qu’elle devait prendre son tour, car si toutes ces femmes patientaient dans la bise mauvaise en passant d’un pied sur l’autre pour épargner leurs jambes, ce n’était pas pour rien. Elle ne saurait que plus tard avec quel objet ou denrée alimentaire rare elle en ressortirait. Aucun panneau n’annonçait un arrivage exceptionnel, seule la foule silencieuse indiquait qu’il y avait quelque chose d’inhabituel à acheter.
Comment tous ces gens faisaient-ils pour attendre ainsi, pendant une heure ou plus, sans manifester la moindre impatience ni proférer la moindre parole, dans la neige et le froid glacial, sous la pluie ou le soleil ? Hana l’ignorait... Elle savait en revanche comment elle-même faisait passer le temps. Elle pensait qu’une file d’attente s’apprivoise et elle avait choisi depuis toujours de se raconter des histoires en découpant les heures en chapitres. Depuis quelques mois, elle se rejouait toujours plus ou moins les mêmes scènes, en ajoutant ou en supprimant des détails en fonction de la taille de la file d’attente. Aujourd’hui, ce serait long...

Chapitre 1
La première fois que j’ai vu Jan, c’était le jour de la rentrée 1974. Il avait été muté de Brno à l’université Charles de Prague pour remplacer le vieux Dvorak comme professeur de littérature allemande des XVIIème et XVIIIème siècle. Au début, c’était bonjour, bonsoir, sans plus, quand nous nous croisions dans les couloirs. Et puis un jour, nous nous sommes retrouvés par hasard attablés côte à côte au café de la rue Celetna, le plus petit, celui qui est juste à côté de la fac. C’est le premier vrai souvenir que j’ai de lui : un petit bonhomme sec, la quarantaine apparemment, les cheveux rares, assis devant un demi de bière, entouré par un nuage de fumée. Il ne m’avait pas vue, ou pas reconnue, peut-être. C’est moi qui lui ai adressé la parole la première. Il a eu l’air de flotter un instant. Je lui ai vu souvent cet air par la suite, à chaque fois qu’il était contraint de sortir brutalement de ses pensées. « Enchanté, Jan Svoboda ». « Enchantée, Hana Kucerova. » Nous avons craint un instant d’avoir tout dit, mais les mots sont venus petit à petit, et nous avons finalement passé un long moment à parler de nos classes respectives, de notre vie à l’université.

Devant Hana, la queue avança brusquement de plusieurs mètres. Elle fit quelques pas dans la neige fondue de ce début de printemps.

Chapitre 2
Je vois bien dans le regard des autres que je suis une fille étrange. Lorsque je parle de musicologie à mes étudiants, ils ont l’air fascinés. On entendrait une mouche voler. Je suppose que s’ils s’ennuyaient, il y aurait du brouhaha, non ? Je me rendrais compte que quelque chose ne va pas... Ils me suivent en pensée dans la fosse de l’orchestre, nous sommes en 1866 avec Smetana en train de régler les derniers détails de la première de la « Fiancée vendue. » Mais dès que je quitte les amphis de l’université, je redeviens moi-même. Je n’arrive pas à regarder les gens en face, je bredouille quand on m’adresse la parole. J’imagine que ce changement est incompréhensible pour tous ceux qui m’ont entendue en cours. Moi-même je ne sais l’expliquer.

Hana stationnait maintenant devant l’église Notre-Dame et Charlemagne, transformée en dépôt de charbon. Elle effleura machinalement le crépi qui se délitait. Une fine poudre grise lui resta sur les doigts.

Chapitre 3
Avec Jan, nous nous sommes revus occasionnellement, puis de plus en plus souvent. Au moment de nous quitter, nous nous donnions toujours rendez-vous pour la fois suivante. Nous avons ainsi arpenté dans tous les sens Prague, qu’il connaissait mal. Nous choisissions quelques rues que nous visitions dans le détail. Il était fasciné par le foisonnement architectural de cette ville. Moi-même qui suis pourtant née ici, je découvrais toujours des choses nouvelles, comme si le regard néophyte de Jan m’ouvrait les yeux sur des bâtiments devant lesquels j’étais passée cent fois sans les voir vraiment. En hiver, nous déjeunions d’un goulasch au hasard des petits restaurants que nous croisions sur notre route. En été, nous mangions sur un banc des hrebicky dégoulinant de mayonnaise. J’étais bien. Les mots me venaient naturellement, nous parlions pendant des heures. Nous ne faisions pas de politique car nous pensions que le régime était inamovible. Jan me rassurait, il était un roc sur lequel je m’appuyais en confiance, je le regardais en face, je riais, lui aussi. J’attendais qu’il m’embrasse, qu’il me prenne dans ses bras. La nuit, je rêvais nos étreintes. Je savais que je finirais par être à lui. Il lui fallait du temps, simplement du temps. J’avais dix ans de moins que lui, c’était cela sûrement qui le retenait. Nos promenades se sont espacées lorsqu’il a commencé à rédiger sa biographie de Friedrich von Logau. Mais l’année dernière, il avait pris tout de même le temps d’une longue balade à ski qui nous avait menés jusqu’au château de Troja un jour glacial d’hiver. Transis, nous avions pris le bus pour rentrer à Prague.

La femme devant elle sortit un fichu de son cabas et se le noua sur la tête pour se protéger des courants d’air.

Chapitre 4
Il y a six mois, maintenant, qu’il m’a annoncé qu’il s’installait avec Marketa. Nous ne nous voyions plus que de loin en loin car il était débordé, pensais-je. La veille, pourtant, il m’avait interpellée dans un couloir de l’université pour me dire qu’il serait heureux de me voir le lendemain, pour faire une promenade avec moi, si j’avais du temps, bien sûr... Du temps pour lui, j’en avais à revendre. Il faisait froid mais beau et nous avions choisi de longer les berges de la Vltava jusqu’à Vysehrad. C’est sur le rempart qu’il m’a parlé de Marketa pour la première fois. Elle était belle, il avait su très vite que c’était elle et personne d’autre, il l’aimait, ils vivaient ensemble depuis quelque temps, mais ils allaient se marier rapidement pour que l’administration leur attribue un appartement plus grand que sa chambre minuscule où ils se sentiraient vite à l’étroit. Il espérait qu’ils n’auraient pas trop longtemps à attendre le bon vouloir des bureaucrates. Il me souhaitait à moi, sa meilleure amie discrète, son petit oiseau timide, d’être heureuse à mon tour, c’était tellement bon d’aimer, il se sentait libre pour la première fois de sa vie malgré les contraintes insupportables imposées par le régime. Je l’avais fait rire en lui serrant la main avec sérieux pour le féliciter. Il m’avait claqué un baiser sur le front et m’avait pincé l’oreille.

Hana avait bien calculé la longueur de son récit et cela lui donna une petite satisfaction intérieure. Elle allait bientôt arriver à la porte de la boutique. Elle avait juste le temps de se raconter le dernier chapitre.

Chapitre 5
Je ne sais pas comment j’imaginais Marketa, mais elle formait avec Jan un couple improbable, lui petit, presque chauve et sec et elle tout en rondeurs. Elle souriait tout le temps et passait sa vie à lui préparer des petits plats qu’il avalait, béat. C’était une femme généreuse, capable de supporter les angoisses et les incertitudes de Jan comme un sac de sable encaisse les coups du boxeur. J’eus l’impression qu’avec elle, rien n’était jamais grave, qu’elle distribuait autour d’elle le bonheur à profusion, en cuisinière et en maîtresse de maison. J’étais en quelque sorte son portrait en creux : elle était bavarde, j’étais silencieuse, elle était dodue, j’étais osseuse... Elle était pour Jan un port tranquille et rassurant au point qu’il en devint presque ennuyeux. Jan m’avait demandé d’être son témoin lors de la courte cérémonie de leur mariage. Marketa avait à la main un bouquet de fleurs des champs, elle riait sans s’arrêter. J’ignore comment j’ai réussi à donner le change. Je n’avais pas pleuré depuis que Jan m’avais parlé pour la première fois de Marketa. Peut-être avais-je toujours su que je n’étais pas grand-chose pour lui. Je me suis renfermée, suis retournée à ma petite vie triste. J’étais sèche comme un bout de bois mort. J’évitais de croiser Jan à l’université car il m’invitait chez eux à chaque fois qu’il me voyait. Je les ai revus un peu, puis plus du tout.

Le tour d’Hana était venu. C’était des ananas... Toute une cargaison d’ananas envoyés de Cuba par l’oncle Fidel ! Ce n’était pas la première fois qu’elle en mangeait, mais il y avait plusieurs mois qu’elle n’en avait pas vus. Même s’ils étaient rarement de la première fraîcheur, elle aimait sentir contre sa langue leur goût sucré et ensoleillé. « C’est le dernier » lui dit la vendeuse d’un ton rogue. C’était le dernier, en effet. Il était difforme de s’être trouvé tout en bas de la pile et de ses nombreuses écorchures coulait un jus marron, Hana ne pourrait rien en faire mais elle ne pouvait le refuser, de peur de passer pour une capitaliste ou une insatisfaite du régime. La femme lui mis l’ananas dans un sac en plastique trop fin qui fut aussitôt percé par les longues feuilles pointues. Elle le paya son prix.
C’est à cet instant précis qu’Hana décida qu’elle écrirait un dernier chapitre à son histoire. Elle sortit du magasin en serrant les dents, contourna l’église en courant et s’assit sur un banc, à l’abri des regards. Elle pleura tout ce qu’elle aurait dû pleurer depuis des mois, en se méprisant d’avoir pu croire un instant que Jan et elle avaient un avenir ensemble. Elle se détestait de ne pas en être morte, elle haïssait la vision de Jan dans le giron de sa femme confortable, rassasié et heureux. Elle pleura tout ce qu’il fallait, prit le temps de se vider de ses larmes à n’en plus pouvoir ouvrir les yeux. Elle laissa passer les minutes, elle n’était pas pressée, elle allait prendre un tram, n’importe lequel, vers la Vieille Ville.

Chapitre 6
Voilà, je l’ai fait. Je suis allée rue Bartolomejska, la rue où personne ne passe jamais, quitte à faire des détours insensés, la rue de la honte et de la peur. Je suis allée rue Bartolomejska, tout droit, sans trembler et sans rien éprouver de particulier. Ils ne m’ont pas fait attendre trop longtemps. Ils savaient que je ne n’étais pas là par hasard. On ne vient jamais pour rien rue Bartolomejska. J’ai raconté ma petite histoire, ma petite histoire inventée de toutes pièces. Cela m’est venu sans mal, je n’ai pas bégayé, pas hésité. Un type en uniforme a tapé ma déclaration sur sa machine à écrire. Ils ne m’ont pas posé de questions supplémentaires. J’ai compris que les détails, ce sont eux qui les rajoutent. Ils ont une imagination sans limite. Ils m’ont remerciée sèchement et m’ont dit que si j’avais besoin d’améliorer mon quotidien, ils pourraient faire quelque chose. Mais je n’ai besoin de rien. Les morceaux de bois sec n’ont plus besoin de rien, ni d’eau, ni d’air, ni de soleil. Ils sont ramassés par les promeneurs qui les lancent au loin pour que les chiens les ramènent dans leur gueule.

La première chose que je viens de faire en sortant, c’est de jeter l’ananas à la poubelle. L’ananas tuméfié et suintant auquel ressemblera bientôt le visage de Marketa. Dès qu’elle aura été interrogée par la police secrète.
Et maintenant, je vais rentrer chez moi.



Go to the top of the page