Des nouvelles à croquer


Jésus revient


C’est en revenant du cimetière qu’elle prend sa décision. Elle partira chez sa cousine Lucette un peu avant Noël.

C’était sa première veillée de Toussaint depuis la mort de son mari Hyacinthe. Ce grand boloko là s’était fracassé le crâne avec sa grenat en arpentant la route poussiéreuse qui menait à Morne-à-l’eau. Le casque ne faisait pas partie de son équipement, sa touffe crépue indomptable lui fournissait une excuse incontestable.
On avait retrouvé un poulet déplumé et éviscéré coincé dans les rayons de la roue avant. Le volatile n’était pas le seul coupable. Depuis des années Hyacinthe courait après le maillot jaune, son foie était confit et enflé, ses jambes fluettes comme des cannes à sucre.
Sa grenat était invariablement garée près des licences IV. L’argent du ménage ne suffisait plus à étancher sa soif. Marie-Philomène s’étonnait que cela ne soit pas arrivé plus tôt. Le Seigneur veillait sur lui et avait assurément posé un pilote automatique sur le guidon de sa mobylette. Le poulet l’ayant envoyé de vie à trépas, Marie-Philomène n’aurait plus à guetter chaque soir, le hoquet bruyant du moteur qui la préparait à assumer son devoir conjugal. Même imbibé jusqu’au dernier degré, Hyacinthe sortait de son pantalon un sexe flasque qu’aucune caresse ne réveillait. Il s’endormait ainsi, ses mains rugueuses sur les tétés de sa femme dans une félicité que ses ronflements ne perturbaient jamais. Elle se délivrait silencieusement de cette étreinte passive. Son rituel était immuable : en attendant de connaître l’extase, elle se servait un grand verre de Royal Soda ananas bien frais et implorait le ciel de découvrir un jour le plaisir. Elle essayait d’étouffer sa véritable nature, à presque cinquante ans Marie-Philomène était toujours chaude comme un piment Bondamanjak.

« Jésus Marie Joseph du Saint Esprit » aurait soufflé Lucette.
Elle aurait sur le champ sorti de son sac une minuscule vierge remplie d’eau bénite, persuadée qu’en aspergeant sa cousine, elle aurait entendu ce petit crépitement reconnaissable, celui de l’eau qui rencontre la braise. Preuve incontestable qu’elle avait le diable au corps.
Pour l’instant, Lucette était à des milliers de kilomètres, en métropole.

Lucette ne saurait pas que quelques années auparavant, Marie-Philomène avait rencontré Léon, un grand chabin au sourire à pois yeux noirs, charpentier de son état. Léon avait de grandes mains agiles comme les pattes d’une araignée. Marie-Philomène se réjouissait du plaisir qu’il prenait en sa personne. Ils se retrouvaient en cachette. Pendant ce temps-là Hyacinthe vidait ses verres de rhum.
Léon était tendre, avait une peau de velours. Elle aimait l’odeur de sa sueur, passait sa langue dans les plis de son cou pour ne rien perdre. Il fouillait en elle à la recherche d’une pépite, il n’eût pas le temps de faire aboutir son humide exploration. Léon tomba d’un toit après une averse d’orage. On le retrouva crucifié sur une poutrelle.

Elle dût aussi enfouir son chagrin, la peine de la femme adultère se doit d’être muette et invisible. Sa routine avec Hyacinthe recommença, elle prenait le mauvais comme le bon, sans jamais espérer le meilleur. Marie-Philomène se résignait en imaginant un Dieu à la fois miséricordieux et vengeur, tenant dans une main la manne céleste et dans l’autre les foudres de l’enfer. La mort de Léon était un coup de semonce, un avertissement. Elle devait cheminer vers la rédemption comme Marie-Madeleine. Il devenait urgent de déloger les démons de son corps, la prière et l’abstinence seraient désormais son credo. Lucette l’aiderait assurément à obtenir l’absolution de ses péchés.
Elle attendrait toutefois la Métropole pour se confesser.

Devant la dernière demeure de Hyacinthe, elle mâche lentement un bokit à la morue préparé par sa voisine Eulalie, elle doit lui parler de son départ. Eulalie veillera sur sa maison et sur le chien jaune galeux qui suivait son mari partout sur Grande Terre. Ses pensées se télescopent. Son regard est grand angle, panoramique. Elle comprend pourquoi ce cimetière fait la fierté de Morne-à-l’eau. Il a ce soir une nouvelle dimension à ses yeux avec toutes ces bougies qui l’enveloppent d’un halo doré. Le bruissement de la foule qui raconte les souvenirs rappelle celui d’une ruche. Léon est là aussi, six pieds sous terre, un peu trop près des békés et de leurs tombes monumentales. Magnifique spectacle dans le grand amphithéâtre de la mort, du noir, du blanc, un échiquier géant pour des parties interminables.

Echec et mat, je pars.

15 décembre, c’est la première fois qu’elle prend l’avion. Le sommeil ne vient pas. Pour qui a l’habitude des orteils au vent, les chaussures fermées donnent l’impression d’avoir des parpaings au bout des jambes. Lucette lui a dit de se couvrir. C’est la saison des mois sombres en France. Elle a pris soin de préparer son colis de soleil : ignames, farine manioc, bananes, coulirous frits, sucre a coco, sucre à pistache, sirop batterie. Elle esquisse un sourire en repensant à l’histoire des crabes qui s’étaient échappés de la glacière lors du dernier voyage de sa mère. Ils avaient semé la panique en traversant les premières classes les pattes levées dans une incroyable chorégraphie. Elle retient son rire en repensant à l’odeur de cocotte mal rincée du congre salé qui avait obligé les passagers des dix dernières rangées à finir le voyage avec sous le nez un mouchoir imprégné d’Alcolado mentholé.
Une petite secousse la réveille, le train d’atterrissage touche le sol juste au moment où Léon allait la faire jouir. Une petite crampe lui vrille le bas du ventre. L’angoisse de s’éloigner du pardon divin la tenaille juste au moment où Lucette lui fait un signe dans le hall de l’aéroport.

« Jésus Marie Joseph du Saint Esprit » marmonne Lucette, tu n’as pas changé.
Elle si.
A croire que le climat d’ici l’a desséchée comme une veille morue à accras.
Elle sort son porte monnaie d’entre ses tétés pour payer le parking. C’est le seul contact qu’elle doit autoriser à cette partie de son corps.
A peine arrivée, Marie-Philomène doit subir l’homélie interminable de Lucette à propos de sa charmante bourgade : Pontchâteau, son calvaire, son pèlerinage, ses vêpres. Elle ose enlever ses chaussures dans la voiture, ses pieds reprennent enfin toute leur place sous le souffle bienveillant du chauffage que Lucette pousse au maximum. Dehors, le vent est glacial, le paysage défile sous un ciel de cendre. Des arbres décharnés aux silhouettes inquiétantes dessinent une ligne sans fin le long des fossés. Tout ici lui semble terne, comme si cette contrée était sevrée d’amour. Elle pense à l’éclat des couleurs de son île, à l’exubérance des feuillages, au feu d’artifice de fuchsia et d’indigo, au bourdonnement des insectes. Au parfum de la vie, à l’odeur du cou de Léon.
Lucette tripote son chapelet en conduisant, il ne faut pas perdre de temps pour gagner sa place auprès du Père. Chaque seconde lui est consacrée. Lucette a fui le monde de la sensualité, elle atteindra la pureté céleste au prix de la répression de son corps.
C’est une obsédée de Jésus. Pas une de ses phrases n’en fait abstraction.

« Enfin, te voilà, à la grâce de Dieu ! »

Les freins crissent sur le gravier de sa maison bien proprette. Comme les juifs posent une Mezouzah à l’entrée de leur maison, elle a collé un crucifix au-dessus de sa sonnette. Les choses ont ainsi le mérite d’être claires.
Marie-Philomène traîne sa lourde valise dans l’entrée, Lucette se charge de l’autre, celle qui contient tous les délices de Guadeloupe. La gourmandise est le seul péché auquel elle n’ait pas renoncé. Elle est fébrile en ouvrant le papier alu qui protège les friandises, un petit filet de bave perle à la commissure de ses lèvres. Pendant toute la dégustation cependant, elle ne pourra éviter l’auto-flagellation permanente. Une chape de culpabilité se pose soudain sur les épaules de Marie-Philomène. Habiter dans cette petite ville « élue » par la chrétienté était sans aucun doute un rare privilège, Lucette était entrée en sacerdoce.
Elle se prenait désormais pour l’oint du Seigneur.

Marie-Philomène eut un petit haut le cœur quand elle découvrit la décoration de la maison. Les marchands du temple de Lourdes en auraient frémi de jalousie. Des objets religieux de toutes tailles, de toutes sortes étaient posés sur les meubles comme autant d’attrape poussière. Les murs n’échappaient pas à la règle, même le dessus du poste de télévision incitait à la dévotion. Dans son lit, le regard de Marie-Philomène était hypnotisé par une représentation de la Sainte Cène d’un flamboyant technicolor. Le seul charme de ce tableau hideux résidait dans la tenue des couleurs qui lui rappelait les fleurs exotiques de son île bien aimée. Sur la table de chevet, Lucette avait pris soin de poser « La Bible en 1 an » à côté d’un petit napperon amidonné. Nul doute que Marie-Philomène avait besoin d’une petite remise à niveau des Evangiles.

C’est à ce moment précis que Marie-Philomène douta d’avoir fait le bon choix. Elle ressentit toute la détresse d’une brebis égarée.

Les jours s’égrenaient au rythme des horaires de messes. Alors que la religion catholique se désespérait du manque d’effectifs, Lucette avait manifestement fait le bon choix pour ne pas être en manque de prières. Ici en dehors des messes ordinaires du dimanche, on pouvait aussi assister aux messes en semaine à l’oratoire des Missionnaires Montfortains. On pouvait aussi s’abandonner à la joie des Vêpres de 18 heures 20, la prière du Rosaire, sans oublier le pèlerinage du « Scala Sancta » lequel depuis 1948 drainait des foules considérables.

Le dimanche des Rameaux, et ce malgré toute sa bonne volonté, Marie-Philomène arriva à saturation des bondieuseries en tout genre, et pourtant elle ne voyait pas le bout de la Semaine Sainte. Lucette lui avait préparé un programme du feu de Dieu.
Pendant ce temps là, le désir gigotait toujours dans les entrailles de Marie-Philomène. Elle avait eu recours à différents subterfuges qui lui avaient permis de tenir le coup pendant le Carême. Un soir après une tisane et en manque de Royal Soda ananas, elle avait posé à Lucette une question très intime. Les bûches humides dégageaient une fumée âcre qui envahissait toute la maison.
« Tu n’as jamais rencontré un homme par ici ? »
« Il y a bien longtemps que j’en ai fini avec ça ! »
Et là elle avait sorti du tiroir de la table du salon un petit flacon de Glacial Alcolado dont elle avait imbibé un mouchoir immaculé, histoire d’éloigner une éventuelle odeur de pourriture. Il était certain que ses sens étaient aussi congelés que la banquise sur l’étiquette du dit flacon. Elle en abusait chaque fois qu’elle avait « ses vapeurs ».
Et la pression montait dans la cocotte de Marie-Philomène.

Le week-end de Pâques marqua un tournant décisif pour la libido mortifiée de cette dernière. Après le jeûne du vendredi Saint, le Chemin de croix au calvaire de Pontchâteau, Lucette avait organisé pour la résurrection du Christ une petite sortie surprise à une cinquantaine de kilomètres. Elle fit une moue réprobatrice en découvrant le miraculeux retour à la coquetterie de sa cousine. Quand Marie-Philomène fit valoir le côté joyeux de l’expédition, un sifflement aigre sortit des lèvres en cul de poule de Lucette. Elle aurait fait cailler le désir d’un régiment.
Marie-Philomène tint bon cependant et monta sans se retourner dans la voiture. Sur le chemin, elle pensait qu’à des milliers de kilomètres on fêtait le crabe à Morne-à-l’eau. L’eau, elle l’avait à la bouche en imaginant le « crab en tout’sauce » : farci, en matété, ou en colombo. Elle se disait aussi que décidément le maïs verdissait moins vite que les cannes à sucre dans les champs, la faute au soleil sûrement. Enfin, quand elles arrivèrent à Sainte-Pazanne, Marie-Philomène en arrivait à la conclusion suivante, il était temps de rentrer et de reprendre sa destinée en mains, car Lucette, toute pétrie du Seigneur, n’était en fait qu’une mal parlante et aurait vite fait de tuer ce qu’il restait de femme en elle.
Après un déjeuner composé d’un gigot tiède-pommes dauphines, et d’un plateau de fromages, Marie-Philomène frisait l’écœurement lorsque la serveuse apporta une part de gâteau à la crème au beurre. Comme la tradition l’exigeait dans ce genre d’établissement, des oiseaux non identifiés y avaient bâti leur nid et avaient pondu des tas de petits cocos remplis d’une liqueur insipide. Lucette avait dérogé à son ascétisme en se descendant un petit quart de rosé.
Elle était donc d’humeur joyeuse, lorsqu’à 13 heures 30 précises, commença la représentation du Christ Roi. C’était l’aboutissement de ces quelques mois de complicité dans l’amour de Jésus, la cerise sur le gâteau.
Elle venait chaque année se délecter de la chute de Satan, perdu par sa haine éternelle du Christ, c’était la victoire de la raison sur la passion, l’anéantissement de tous les péchés. Elle entonna donc sans surprise d’une voix chevrotante l’hymne du spectacle :

« O Christ Roi, lumière féconde
Par tes clartés guide nos volontés,
Prends nos bras, prends nos cœurs,
Pour que règne sur le monde
La justice et la charité »

La boucle était bouclée à l’entracte. Après deux heures de spectacle, on pouvait se rafraîchir en compagnie des acteurs bénévoles qui assuraient ces représentations avec abnégation ,de génération en génération.
C’est alors que tout bascula pour Marie-Philomène, dans cette ambiance fraternelle et détendue, elle s’approcha du bar pour trinquer avec Jésus, il était très maquillé, les paupières bleues comme celles de certains oiseaux tropicaux. A sa gauche se tenait un homme très séduisant qui lui sourit d’emblée.

Mon Dieu, ça recommence.
Elle avait ce délicat frisson, ce petit goût de fruit défendu sur le bout de la langue.
Elle lui rendit son sourire, Lucette était occupée avec les apôtres.
Ils échangèrent quelques politesses avant que la cloche n’annonce la reprise du spectacle.
Bien installée au fond de son fauteuil d’orchestre, Marie-Philomène découvrit dans un des derniers tableaux que le bel inconnu jouait le rôle de Judas lorsqu’il étreignit le Christ pour lui donner son traître baiser.

Après les applaudissements, elle suggéra à Lucette de faire dédicacer son programme. Elle en profita pour glisser dans la main de Judas, un petit papier joliment plié sur lequel elle avait griffonné son numéro de téléphone. Il lui fit un sourire entendu. Quel beau dimanche de Pâques ! L’avenir s’annonçait radieux.

Judas n’était qu’un rôle de composition, Marie-Philomène découvrit un homme drôle et délicieux. Il était boulanger et s’appelait Simon. D’un regard expert, elle détailla ses mains qu’il avait fines et délicates, blanches comme sa farine.
Sans parler de ses longs doigts prometteurs.
Simon avait à n’en pas douter une attirance pour les oiseaux de paradis, la peau satin ambrée de Marie-Philomène lui donnait une fougue nouvelle pour pétrir son pain.
Lucette persiflait, priait chaque jour plus ardemment pour le salut de l’âme de sa cousine, il faut croire qu’elle avait de plus en plus souvent ses vapeurs car le flacon d’Alcolado baissa à la vitesse Grand V.

Au début de l’été, Marie-Philomène devait reprendre l’avion pour mettre de l’ordre dans ses affaires. Elle ne savait pas encore où son cœur la mènerait, mais elle n’avait plus peur. Sa brûlante nature ne la torturait plus et elle accueillait comme une bénédiction ce torrent d’amour qui se déversait sur sa morne existence. Simon avait posé la première pierre de la réconciliation.

La veille du départ, lorsqu’il ouvrit délicatement ses cuisses et mangea son corossol pour la première fois, Marie-Philomène ferma les yeux. Elle était arrivée à l’endroit qu’elle cherchait depuis si longtemps. Ses lèvres murmuraient une action de grâce.

Elle en était sûre, Jésus était revenu.



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