Des nouvelles à croquer


JUDICAEL


Elle rit comme elle respire. Il n’a jamais essayé de résister à ce petit bout de femme. A quoi bon tenir tête à une magicienne et prendre le risque d’être transformé en crapaud! Prendre le risque d’être écarté du sentier lumineux tracé par cette princesse au cœur d’or. Prendre le risque de la faire pleurer. Il n’a jamais eu une telle idée. Il préfère se laisser bercer par la grâce et la regarder. Elle lui a appris une chose. A se poser. A regarder. A la regarder. Rire. Chanter. Danser. Tourbillonner. Il ne laissera personne toucher à cette source vive.

Lui, il sait tout. Il a inventé le tonnerre. Il dispose, juge, ordonne. Tout s’envole en sa présence à elle. Il lui prend la main et se laisse guider. Elle rit. Cascade, source vive, soleil d’été. Toute la joie du monde irradie en un instant. Il en pleurerait. Il en pleure parfois. Son rayon de soleil l’amène déjà ailleurs, voir, sentir, ouïr. Chut…. Regarde. Sens. Son pouvoir sur les éléments est sans limite.

Elle lui dit qu’il ne sait rien. Qu’il ne comprend rien! Il l’écoute. Religieusement. Totalement. Elle lui chante qu’elle l’aime « comme ça ». Gravement. Il la croit. Féerique amour. Il déjeune souvent dans des endroits saugrenus. Il croise des connaissances étonnées de le voir avec un ballon gigantesque accroché au poignet. Ils ont dix ans à tous les deux. Il découvre à quatre pattes sur le tapis, une notice à la main, des poupées miniatures et deux grands yeux confiants qui attendent la fin de l’exercice.  « Allez Papy ! Vas-y ! »Ben oui. C’est facile. Des poupées de cinq millimètres. Des doigts de quinze millimètres. Une vision limitée. Des gouttes qui perlent sur le front. Il lui est interdit d’échouer. La princesse aux cheveux d’or veille. Depuis trop longtemps. Trouver un dérivatif. Echec pour le goûter. Il aurait du s’en douter. Une petite sieste serait salutaire. Pour tout le monde. Attention danger. La princesse est en colère. Le cheveu frise et l’œil se noircit. Vite! Réparer l’erreur, grossière, avant d’être banni du tapis.

-       « Oh regarde ! Ca va ici ! »

-       « Mais non, c’est le support du parasol ! »

Une illumination.

-       « Tu ne voulais pas aller au ciné ? »

-       « Oh! Si »

-       « Il faudrait qu’on parte assez rapidement tu sais. »

-       « D’ac ! »

Sauvé. Pour les deux prochaines heures au moins. La séance de 16h30 est parfaite. Ils l’ont adoptée avec le seau de pop corn et les gobelets géants. Il ne sait pas lui offrir moins que le maximum. Il lui offre un monde démesuré. Moins serait une offense à leur amour.

Quand elle est née, il lui a apporté la plus grosse peluche du magasin. Parce qu’il est comme ça, démesuré en tout. Mais après. Après il a vu à qui il avait affaire. Ils ont fait connaissance, tous les deux, les yeux dans les yeux. Ils se sont bien observés, étonnés. Comment imaginer autre chose que cette fascination réciproque ? Ils furent simplement émerveillés. Par leurs différences. Par tout cet amour disponible. Par le pouvoir potentiel de l’un sur l’autre. « Tiens, un ange » pensa l’enfant. « Mon Dieu, un ange » murmura l’homme. Il venait juste de se faire prendre au piège de cette micro bonne femme. Ils se sont silencieusement jurés un amour éternel. Ne laissant personne s’immiscer dans leur monde à eux.

Dans le cinéma, la bataille du pop corn éclate. Les petites mains volètent autour du seau. Le film va commencer.

-       « Bonsoir. »

-       « Mon Dieu ! Bon.. Bonsoir. »

Mais encore ?

-       «  Je te présente ma petite fille. »

-       « Bonsoir ma chérie. »

-       « Soir », dit la bouche pleine de Pop Corn.

-       « C’est incroyable de se retrouver ici ! Je n’ai pas osé t’appeler. Et je te rencontre maintenant. »

-       « J’en suis très heureux. Ca fait un sacré bout de temps… »

-       « Ca me fait tellement plaisir. »

-       « Tu es arrivée il y a longtemps ? »

-       « Une dizaine de jours »

-       « Florence ! »

-       « Je sais… C’était difficile. »

-       « Il faut que nous parlions tous les deux »

-       « Oh Oui. Oui. »

Le film commence pour une princesse dubitative. Elle ne peut s’empêcher d’observer les deux adultes troublés, qui n’ont pas l’air très concernés par le grand écran. Ils sont très loin, dans un monde où elle n’existe pas. Pas encore.

Fin de la séance. Il flotte toujours cet air qui l’isole. Elle minaude, joue les capricieuses. Elle rappelle que les mini Polly les attendent à la maison. Leurs lits ne sont pas encore montés. Elles ne peuvent pas passer une nouvelle nuit dans les cartons. Il a promis.

Il a changé d’avis. Ils vont dîner avec Florence. Ils ne se sont pas vus depuis très longtemps. Mais si elle ne veut pas, si elle est trop fatiguée, il peut téléphoner à Julie ou la déposer chez ses cousins. Et se débarrasser d’elle. C’est trop facile. Non, elle vient. Elle veut voir à qui elle a affaire. Cela devient vital.

La soirée est un cauchemar. Elle arrive à occuper facilement le terrain jusqu’à l’entrée. Elle joue les pointillés. Les liens renoués, il ne lui reste plus qu’à faire tapisserie. Elle baille, s’étire, fait du bruit. Rien ne peut arrêter la course des souvenirs qui s’égrènent. La chaleur rayonne du couple reconstitué. Princesse déchue, elle échappe à leurs regards comme à leurs sourires. Elle s’endort en chien de fusil sur la banquette. D’ennui. De désespoir. De jalousie.

Le lendemain, elle découvre en se levant le petit monde de Polly sur la table du salon. La journée se lève sur la promesse d’un amour renouvelé. Et se referme à 19h sur l’arrivée de Julie qui vient la garder. Elle dérange donc.

-       « Grand-Père, pourquoi est-ce que Julie est là ? »

La tête est droite, la voix fait des efforts pour ne pas trembler. Il ne va pas s’en tirer comme ça.

-       Parce que je dois sortir ma chérie

-       Je viens avec toi

-       Non mon cœur, tu t’ennuierais énormément

-       Je ne m’ennuie pas avec toi. Je viens !

-       Non. Tu ne peux pas te coucher tard tous les soirs

-       C’est les vacances! Tu auras tout le temps dans deux jours de voir des gens ennuyeux. Allez, tu restes.

-       Je ne peux pas.

-       Tu ne veux pas.

Un doute. Un seul. Une intuition féminine redoutable. Le doigt accusateur se pointe vers le fautif, l’impardonnable menteur.

-       Tu vas voir cette femme!

-       Je dîne avec Florence, si c’est d’elle dont tu parles ainsi. Mais tu sais, mon chéri…

-       Tais-toi. Je ne t’aime plus.

La princesse blessée ramasse en vrac son orgueil et sa tristesse. Elle part vers sa chambre.

-       Tu ne me dis pas bonsoir ?

-       Julie, tu viens?

La porte claque. La discussion est terminée. C’est leur première crise en huit ans.

Le lendemain, le petit déjeuner est difficile à amorcer. Ambiance « j’ai mal dormi » pour tous les deux. Gros câlin. Il viendra bien assez tôt, le temps des mises au point.

L’air de rien, la petite voix fluttée, parfumée de confiture à la fraise, lance le premier trait :

-       « C’était bien ? »

Il lui sourit.

-       « Elle est partie ?  »

-       « Oui »

-       « Je le savais. Elle habite où ? »

-       « En Allemagne »

-       « C’est loin ? »

-       « Très »

Un doute. Vite, demander.

-       « Trop ? »

Il s’est échappé. La journée commence tout de même sur de meilleurs auspices. Elle va se dépasser, occuper le terrain, et chasser la dame de ses pensées. Mais, étrangement, il y a des chagrins d’adultes qui sont difficiles à consoler. Elle lâche du terrain.

-       « C’était qui ? »

-       « Une très vieille amie. »

-       « C’est vrai qu’elle est vieille.. »

-       « Florence était la meilleure amie de ta grand-mère. »

Grand-Mère, un visage doux encadré de cadres en argent, posés dans la chambre à coucher. Grand-Mère, un tableau d’un peintre inconnu, vivant depuis dix-huit ans sur le mur du petit salon. Une éternelle jeune femme aux cheveux d’or soigneusement tirés en arrière. Sur la photo de mariage, derrière le couple souriant, un homme et une femme applaudissent.

-       « C’est elle ? »

-       « Oui. »

-       « Alors, vous avez parlé. »

-       « Qu’est ce que tu t’imaginais petite fée ? Nous avons revécu une époque où je n’avais pas encore le bonheur de te connaître. »

Bisous sur le bout du nez de la fée.

-       « Je t’aime jusqu’à la lune. »

-       « Au moins ! »

Sous le regard bienveillant de la jeune grand-mère, l’homme et l’enfant se préparent pour une mémorable sortie à vélo.

Il ne le sait pas encore. Il lui apprendra dans quelques jours, bien malgré lui, le sens de la véritable souffrance. Il va s’effacer de sa vie. L’absence instantanée,  intolérable. Reviens ! Non. Jamais. Plus. Fini. Parti. La colère n’y change rien. Ni le chagrin. Disparition irrémédiable. Il y a des peines trop puissantes pour les  petites fées. Elles effeuillent un peu d’enfance et soulignent le regard d’un trait de craie noire. Pourquoi faut-il que ce soit justement lui qui lui ouvre la porte sacrée? Il ne lui a jamais vraiment parlé de ce monde qu’elle ne soupçonne même pas. Un univers où il fait froid, où la nuit enveloppe tout et grignote subrepticement sa place au soleil. Un monde où elle lui a apporté sa blonde lumière.

Mais dans ce silence intolérable, il y a des alliés.

-       « Florence, il était comment Grand-Père quand tu l’as rencontré ? »

-       « Insupportable ! »

L’enfant rit. Et écoute, encore et encore, pour prolonger une histoire qui n’aurait jamais du s’arrêter.

 

 

 



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