Des nouvelles à croquer


LA MACHINE A ...


Il était une fois une machine très gourmande qui n’aimait que les… Sous. « Les sous, disait-elle, valent toutes les sucreries du monde, que dis-je, les meilleurs chocolats, les meilleurs traiteurs de Paris ! Les sous, seulement les sous ! Pas les billets,  ils sentent mauvais ! Ils sentent le papier, le papier et l’arbre de la forêt par-dessus le marché ! ». Cependant, en ces jours de disette, la machine se sentait extrêmement malheureuse… Rien à se mettre sous la dent, ou plutôt sous la fente. Misère de misère, dans quel monde vivait-on !

Plus les jours passaient, plus la machine virait au blanc… Forcément, l’anémie ! On aurait dit une machine à laver, pire même, une machine à vaisselle ! Une machine à vaisselle… Tomber si bas ! Quelle honte, quel déshonneur ! Elle n’osait même pas se regarder dans la glace. Elle, si belle, si rayonnante, si courtisane en somme. Misère de misère, cela devait arriver… Un consommateur en mal de consommer et un peu distrait jeta son œil de consommateur sur elle et, ni une ni deux, l’acheta dans l’amoureuse intention de faire un joli cadeau à sa femme, usée des mains et des pieds pour avoir fréquenté le lavoir pendant une semaine.

Que faire ? On prenait la machine pour ce qu’elle n’était pas et cette dernière, la seule à se prendre pour ce qu’elle était, n’avait aucun moyen de parler ! De toutes les façons, même si elle avait été dotée de cet organe merveilleux qui prêche la bonne parole, elle n’en aurait pas eu la force ! L’impuissance avait dérivé dans ses veines tel un navire sans capitaine. La honte, l’impuissance, et puis quoi d’autre encore ? Qu’allait-elle devenir dans cette galère sans galériens mais pleine de cette pesanteur humaine ? Une vulgaire machine à laver ? Mais non, c’était impossible, elle n’avait aucun don pour la métamorphose et encore moins pour la comédie ! Jouer un rôle, et un mauvais de surcroît, c’était fait pour les humains ça !

Arriva ce qui arriva, la femme usée des mains et des pieds, exaspérée devant cette « bonne à rien » incapable d’émettre la moindre vibration, tapa du poing et du poing jusqu’à l’apparition fatale des bosses et des creux. Pauvre machine, elle ne ressemblait plus à rien… En tous les cas pas à une machine ! Tout au plus à une vague esquisse de montagnes russes ou à du vieux papier mâché. Et cette hystérique qui s’acharnait sur elle en la fouettant, cette fois-ci, avec toute une panoplie de petites culottes et un régiment de linge sale. Non mais qu’est-ce que celle-ci allait s’imaginer ? Qu’elle allait manger toutes ces saletés ? Ces crasses qui vous enlaidissent et vous font grossir ? Elle pouvait bien taper, fouetter, vitupérer contre elle, c’était aussi vain que vouloir pisser droit en orbite autour de la terre !

 

Heureusement son mari qui, en consommateur paranoïaque qu’il était, pensait avoir été la victime d’une mauvaise série - et oui, c’est comme chez les hommes, ça existe – mit un terme à cet injuste combat où la désarmée machine avait fini par rendre les armes dont elle rêvait et s’apprêtait à rendre son âme même si elle

n’en avait aucune. En deux temps et quelques courbatures, ce dernier l’embrassa de tous ses muscles, nourris à la lentille et à la bonne salade verte, puis la porta jusqu’à la rue, que certains poètes s’amusent à baptiser du nom de Liberté.

 

A la rue… Mais voilà où était la solution ! Il suffisait de tendre le bras, ou un doux regard… Un regard amadoueur, dompteur, et les sous tomberaient ! Elle pourrait enfin manger à sa faim, redevenir machine, la machine à sous ! Mais mais mais… Où avait-elle la tête ? Nulle part justement ! Alors le bras, le regard, les yeux… Autant demander la lune et en prime le soleil ! Ah si seulement elle avait pu être un frigidaire ! Un frigidaire, ça se contente de ronronner et ça mange son beurre sans faire d’histoires !

Et puis qui allait lui refaire la face ? Il y avait bien la restauration pour les meubles et les objets d’art, la chirurgie esthétique pour les humains, mais pour les machines ?  Excepté le recyclage… Elle avait du mal à envisager. Défigurée, ou plutôt démachinée, voilà dans quel état elle était ! Qui dédaignerait jeter son attention sur ce tas de ramassis informe dont même l’art contemporain n’aurait pas voulu ? Non, décidément non, elle ne ressemblait plus à rien ; même pas à ces « Happening » à la mode que la nouvelle culture se fait une joie de croquer, histoire d’enfler un peu plus ! En outre, pas un quidam en vue ! Et encore moins une consoeur, à savoir une machine… Elle avait beau être dénuée d’un cœur et d’une mémoire, elle regrettait presque sa tortionnaire, laquelle, il fallait bien l’avouer, lui avait attribué une identité même s’il s’agissait d’une fausse identité. Que faire ou ne pas faire alors ? Une machine, ou plus exactement un ramassis, étant plus susceptibles de ne pas faire que de faire… Le plus sage restait sans doute à s’en remettre aux mains du destin, si mains et destin il y avait… Ou du moins à faire confiance à la bonne marche du temps, lequel, en toute logique,  avance et accouche ainsi de l’avenir.

A défaut de compter les sous, et dans ce domaine elle était imbattable, elle se mit alors à compter les jours, qui passaient doucement telle la brise. Elle comptait tant et tant qu’il y avait des heures où elle se prenait presque pour un être humain. Enfin, la ressemblance n’était pas si flagrante et c’était tant mieux si chacun demeurait à sa place… De toute les façons, qu’aurait-elle fait dans la peau d’un Homme ? Des boulettes ? Des Réussites ? Des Affaires ? Des tas de choses sans doute mais elle n’aurait pas pu avaler des sous ! Ce n’était pas pour rien qu’on l’appelait « La Goulue » dans le milieu. Ah, le bon temps des cerises bien sucrées et des vaches bien dodues… Où était-il passé ce jeune sacripant… Etait-il tombé dans une crevasse, un trou noir ?

 

Tandis qu’elle devisait ainsi, défiant toutes les lois de la logique et de la raison puisque une machine, à fortiori un ramassis, n’a ni corps ni tête, elle ne s’aperçut même pas de la présence d’un jeune homme, enraciné devant elle « depuis l’Eternité » aurait-dit un Marseillais.

 

Et pourtant… Ce jeune homme n’avait rien d’un jeune homme ordinaire, attifé comme il était avec son frac pailleté de poussières en tout genre et, sur son crâne, un chapeau bourré de paille et de lapins qui gambadaient comme dans une prairie sans horizon. L’énergumène en question commença à lui adresser la parole sans se préoccuper de savoir si son interlocutrice pourrait lui rendre la pareille.

- « Bonjour, petit tas de rien du tout ! Et bien, je tombe à pic je vois… Figure-toi que je suis le dernier magicien sur cette planète ; the last but not least ! On me demande aux quatre coins du globe. C’est bien simple, je fais tout, tout ce qu’il y a de compliqué pour les hommes ! Je ressuscite, je transforme, je malaxe, je forge, j’efface, je soustrais, je multiplie, j’arrondis les angles, les carrés, les polygones…

- « En tous cas tu fais pas dans la modestie » lui aurait bien répondu cette dernière.

- « Alors, qu’est-que t’en dis ? C’est pas du bonheur ça ? Tiens, je te propose une affaire, une belle affaire pour nous arranger tous les deux ! Toi, tu as besoin qu’on te remette en forme et moi j’ai besoin d’une voiture ; je fais clac du pouce et de l’index et le tour est joué ! ».

- « Ah non, pas question ! » lui aurait bien répondu cette dernière, « Une voiture, et puis quoi encore ? Un carrosse, le carrosse de Monsieur est avancé pendant qu’on y est ! Mais qu’est-ce qu’ils ont tous, ces humains, à me prendre pour ce que je ne suis pas ! ».

- « T’inquiète pas, tu seras magnifique, avec des enjoliveurs partout et des fleurs dans le moteur !  Tu brilleras comme un sou d’or !».

- « Comme un sou d’or… Mais alors là, ça change tout » aurait bien répondu cette dernière, « Là on peut dire que tu m’fais une fleur, tu sais parler aux machines, toi ! Moi qui ai toujours vécu par, pour, à travers les sous ! Devenir un sou… Le plus rutilant, le plus clinquant, le plus pétaradant ! Ah y a pas à dire, si on me prend par les sous, je veux dire par les sentiments… ».

 

Sans même attendre des réponses qui, de toutes les façons, n’arriveraient jamais, le jeune magicien se mit à l’œuvre. Un clac dans les doigts et le Phénix renaissait de ses cendres ! Passer ainsi de l’état de « petit tas de rien du tout » à l’état d’une Jaguar encore plus étincelante qu’un sou d’or relevait de la magie pure. « A chacun son rôle » se dit l’ex-machine à sous, « Les Saints font des miracles et les magiciens, des tours de magie. ». Soudain elle entendit un bruit qui la fit presque sursauter ; c’était le moteur, son propre moteur qui vrombissait tel un diable dans son ventre !

- « En route mon chou » lança le magicien, « Nous avons d’la baguette sur la planche ; destination Tolède où y a un toréro qu’est tombé amoureux d’son taureau. J’vais voir c’que je peux faire pour lui, peut-être le transformer en vache… ».

 

Et notre nouvelle machine, heureuse comme une reine et fière comme Artaban, fila sur l’autoroute du sud.

 

FIN

Si vous avez aimé la nouvelle d’Emmanuelle, vous apprécierez son premier roman  « Deux Jours comme l’hiver », paru aux éditions de L’Harmattan.

"-FIN-"



Go to the top of the page