Des nouvelles à croquer
La mal mariée, conte patriotique
Catherine Brosson
Les trompettes trompettent dans la plaine du château arc-en-ciel.
Elles annoncent le somptueux mariage de Blanche Neige et Barbe Bleue.
Blanche Neige, blanche comme linge, s’avance lentement et tête baissée sous la voûte de la cathédrale. Son père, les yeux humides, la soutient.
Comme à l’abattoir, elle se rend près de son fiancé, qui l’attend, sourire carnivore.
Elle prononce le « Oui » fatal, apeurée.
Les cloches clochent, et le riz pleut.
Les nouveaux mariés saluent la foule et les invitent au palais, où un gargantuesque banquet est offert.
La jeune épousée boude les plats qui se succèdent, vaisselle d’or et d’argent, cochon, sanglier et veau de lait. Même la majestueuse pièce montée ne la fait pas sourire.
Barbe Bleue, repu et rotant, entraine Blanche Neige dans une valse endiablée, puis dans leur chambre nuptiale. La fête continue sans eux.
Après une nuit de noce épouvantable, Blanche Neige se réveille, elle est enfin seule. Assaillie toute la nuit, elle n’a pu observer la chambre.
Rouges, les draps, sang de bœuf, le tapis, les murs de laque vermillon.
Elle écarte les lourdes tentures de velours cramoisi, et espérant une porte, se retrouve face à un mur fraichement maçonné. De ses précieux ongles, elle gratte le ciment encore humide, elle s’égratigne, elle s’écorche les doigts.
Elle est emmurée vive dans une cellule rouge.
Une infinie lassitude l’envahit, elle choit sur le lit d’acajou.
Une main invisible étreint sa gorge. Est-ce son imagination, son affolement ou le dernier tour épouvantable de Barbe bleue ?
Anne ne court-tu pas pour délivrer ta sœur ?
Anne est sourde de naissance, et n’entend pas l’ultime cri désespéré de Blanche.
Et Blanche, elle a vécu ce que vivent les lys, l’espace d’une nuit…

